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Un peuple acteur

Séminaire animé par Patrick Leboutte et Jacques Lemiere. 

 

Une porte s'ouvre et pendant un peu moins d'une minute, des femmes et des hommes ordinaires, sortis de l'ombre, viennent à notre rencontre, ouvriers et employés des usines Lumière à Lyon. Nous sommes en 1895, ils ont l'air joyeux, sans doute parce qu'il est toujours plus allègre de sortir d'une entreprise que d'y rentrer. L'un d'eux pousse une bicyclette au centre de l'image, scellant d'entrée de jeu les amours complices entre le monde du travail et le vélo naissant. Il s'appelait Francis Doublier et deviendra rapidement un caméraman d'importance, un des premiers de l'Histoire. Raccourci saisissant et prometteuse inversion : en quelques semaines, un personnage initialement filmé devenait filmeur à son tour comme si le cinéma avait été conçu d'emblée comme un geste d'émancipation. J'ai toujours considéré "la Sortie des usines Lumière" comme le manifeste d'un art nouveau qui se donnerait pour principale vocation de faire apparaître puis exister à l'écran ceux que l'anthropologue Pierre Sansot appelait noblement les gens de peu ou, pour le dire autrement, d'offrir au peuple les moyens de se représenter, idéalement par lui-même. 

 

Si j'évoque ici le "peuple", ce n'est évidemment pas dans son acception "nationale" - concept sentant toujours franchement le renfermé, l'exclusion ou la chair à canon -, mais dans ses connotations politiques et sociales, celles des "damnés de la terre" (Frantz Fanon) et de ceux qui ne peuvent se payer leurs rêves, ne jouissant pas des privilèges de la fortune. Je parle de cette entité sans cesse à réfléchir, ouverte et mouvante, hospitalière et complexe, souffrante et joyeuse à la fois quand elle se sent confortée dans la conscience de son existence, de ses usages, de sa fierté, de ses langues, de sa culture. En ce sens la définition du Larousse me convient : ni peuple de dieu ni peuple en marche, mais ensemble des habitants d'un pays constituant la majorité de celui-ci et disposant d'un moindre pouvoir économique. Je parle dès lors de ce peuple qui inspira longtemps le cinéma et par conséquent d'un cinéma qui n'avait pas honte de se tenir droit devant lui. Chaplin, Eisenstein, Vigo, Renoir, Ford, Pasolini, Perrault, Meyer, les groupes Medvedkine, Brenta et l'essentiel des nouvelles cinématographies des années 60 et 70 ont confirmé cette intuition : entre les classes populaires d'un côté et les caméras de l'autre, les accordailles furent longtemps une évidence et le cinéma une construction partagée de chants du monde et d'imaginaires communs. 

 

Depuis 30 ans, sur les écrans, ce peuple manque et singulièrement dans la fiction française où il se trouve au mieux relégué au rang de stéréotypes grossiers : le gréviste en colère, l'employé déprimé, la pauvresse sans emploi et la mère célibataire, évidement jouées par Marion Cotillard ou Cécile de France (suivez mon regard : c'est le nord). Évacué des films comme il l'est du centre des villes, ce peuple-là est sommé de s'absenter, condamné à l'invisibilité programmée. En ce sens le cinéma majoritaire, serait-il dit d'auteur, consent à l'évolution de la société. On doit au cinéma documentaire de réparer l'outrage, de s'obstiner à placer le peuple en son centre (Denis Gheerbrant et Wang Bing en sont de merveilleux exemples) et d'être probablement son dernier représentant public, tel qu'il est, en ses lieux de travail ou de loisirs, de vie ou de luttes, dans sa parole polyphonique et ses accents métissés. On doit au geste documentaire de tenir la promesse fondatrice du premier film, celle d'un cinéma authentiquement populaire, libre de droit et propriété de tous. 

 

Patrick Leboutte 

 

 

Jacques Lemiere est docteur en anthropologie et sociologie, enseignant-chercheur à l'Université de Lille où il dirige le séminaire "Images, sons et sciences sociales". Spécialiste reconnu du cinéma portugais et cinéphile impliqué, il anime depuis plusieurs années les rencontres "Cité-Philo, semaines de la philosophie" (Lille) et co-programme le "Nouveau Ciné-Club" au cinéma le Méliès de Villeneuve d'Ascq. 

 

Ce séminaire est dédié à Jean-Louis Comolli et Denis Gheerbrant que seules des circonstances particulières empêchent de nous rejoindre cette année. 

Vers un tiers-état du cinéma, l’indépendance en cinéma

Séminaire animé par Patrick Leboutte et Vincent Dieutre.

Au début des années 2000, le cinéma a quitté son lit. Excédé par le formatage qu’elle suppose, il a rompu les digues où l’enserrait l’industrie. Encouragé, voire libéré par un nouvel outillage enfin démocratique et plus léger, son territoire s’est élargi et ses régions les plus vivantes se situent désormais en dehors des circuits traditionnels (de formation, de production, de diffusion). Essor de l’autobiographie et du journal filmé, lettres cinématographiées, travail poétique sur les archives, affirmation de l’essai, ciné-tracts et pamphlets, cinéma d’ateliers : ces pratiques, naguère minoritaires ou marginales, sont aujourd’hui monnaie courante au point qu’il y a 15 ans leur explosion nous avait amenés, Vincent Dieutre et moi, à parler de l’avènement possible d’un tiers-état du cinéma : d’un cinéma certes dissipé, dispersé, mais peuplé de cinéastes affranchis et de films sans tutelle où l’extrême diversité des usages et des démarches révèle autant d’attitudes et de stratégies individuelles qu’il y a pratiquement de cinéastes. On pourrait dire : un paysage d’images sauvages, réalisant le vieux rêve d’une caméra-stylo et vérifiant la prophétie naguère énoncée par Chris Marker : « Les outils existent maintenant pour qu’un cinéma de l’intimité, de la solitude, un cinéma élaboré dans le face-à-face avec soi-même, ait accès à un autre espace que celui du film expérimental ». Caméra-burin, caméra-pinceau, caméra-plume : ces termes disent les gestes d’un travail au quotidien, comme un écrivain fait ses pages, comme un musicien compose sa partition, comme un sculpteur dans son atelier. Le cinéaste n’est plus nécessairement ce chef d’équipe œuvrant en entreprise ; assurant lui-même le cadre et le son, et s’il le veut le montage, occupant dorénavant tous les postes, il est davantage artiste et artisan, accordant ses moyens à ses fins, son esthétique à son mode d’existence, à l’image de Wang Bing, de Denis Gheerbrant ou d’Alain Cavalier. Reste que cette production indépendante, en prise directe avec les réalités du monde, est peu visible en salles et qu’il nous faut penser d’urgence sa diffusion sous peine de la voir se dissoudre dans les décharges du Net ou le liquide amniotique des industries de la culture où, comme on le sait, tout se vaut. Ce séminaire tentera de répondre à la question.

 

Patrick Leboutte

Les 50 ans des éditions Yellow Now

Hommage

 

Fondées en 1969 par Guy Jungblut, les Editions Yellow now fêtent cette année leur cinquantième anniversaire, plus ancien éditeur de livres de cinéma encore en activité. A l’origine, une galerie d’art située dans le centre populaire de Liège, accompagnant et éditant les travaux des pionniers de l’art vidéographique en Belgique, alors reconnu dans le monde entier. Depuis les années 1980, un resserrement sur la transmission du cinéma et de la photographie. La plupart des grands penseurs français du 7ème art y ont publié : Amengual, Aumont, Bergala, Brenez, Comolli, Eisenschitz, Noguez, Païni, Plossu, Roche et tant d’autres. Un tel entêtement à défendre l’écriture sur le cinéma, sur un demi-siècle, en artiste, en artisan, valait bien un hommage festif en présence de Guy Jungblut, son inspirateur et directeur. Il nous présentera une sélection de films d’artistes - Jacques Lizène, Jacques Lennep, Jacques-Louis Nyst, Paul Piérard -, particulièrement actifs dans les années 70 : courts films conceptuels et petits bijoux drolatiques, souvent désopilants, d’inspiration surréaliste ou dadaïste, pour la plupart inédits en France. Plus projection d’un film-surprise à ne surtout pas rater. 

Cinégénie de la bicyclette

Conférence et performance, dans le cadre des 50 ans des éditions Yellow now.

Tout corps au travail développe une énergie et celle-ci en retour fait tourner la machine. Tel est le principe du cyclisme, tel est aussi celui du cinéma, arts populaires régis par une même loi physique : à chaque fois, il s’agit de mettre du vivant sur du mécanique ; dans les deux cas, c’est la loi de Joule que l’on donne en spectacle. De fait, rien n’est plus cinématographique qu’une compétition cycliste tant ce qui touche dans une course est ce qui émeut dans un grand film : le parcours, la traversée d’un espace, avec ses résistances, ses incidents, le cheminement, la mise à l’épreuve de la réalité, quand entre le début et la fin tout a bougé. Il n’y a rien de plus rossellinien que le Tour des Flandres ou Paris-Roubaix. D’ailleurs , les principales classiques du calendrier cycliste ne sont-elles pas contemporaines de l’avènement du cinéma, comme deux façons complémentaires de mettre en lumière les corps en mouvement ?

Une équipe cycliste aligne un chef d’atelier pour six ou sept ouvriers spécialisés en charge de l’épauler. Le fort des Halles emmène le sprint, le moins vaillant chasse la canette, un troisième le protège du vent, tous conduisent leur leader au pied du mur où l’on reconnaît toujours le maçon. Le public les connaît tous et tous ont droit à la même considération. Aucun sport ne respecte autant que le vélo le dernier du classement, baptisé « lanterne rouge » parce que lui aussi fait de la lumière. Courir est un travail à la chaîne, voilà la vraie provocation du cyclisme, sa vérité radicale. Et voilà ce qui m’emballe : quand je regarde une course à la télévision, je ne vois pas un reportage, mais un grand film social, un documentaire bouleversant sur des types qui font leurs huit heures, d’autant plus poignant que certains sont peut-être les derniers prolos visibles sans caricature à l’écran. J’y vois la forme la plus accomplie du néoréalisme où j’interprète poétiquement quelques-uns des enjeux du temps.

Patrick Leboutte