Cinéma des confins : ce qui a lieu, ce qui advient.

CARTE BLANCHE A LA CHAINE YOUTUBE PNEUMATIC CINEMA

 

On nous l'aura suffisamment répété : tout au long du printemps, le "cinéma", au même titre que les arts vivants, fut plongé dans un profond coma artificiel; salles fermées, tournages à l'arrêt. Demi-mensonge ou semi-vérité sauf à considérer que dans les arts et disciplines audiovisuelles il n'y aurait qu'une seule manière de faire. En réalité, ce qui dans le cinéma fut suspendu, c'est son industrie lourde, ses équipes pléthoriques, ses scénarios ampoulés pour classes moyennes gentrifiées.  Soyons francs, ces films-là, produits  hors-sol tels des tomates de super-marchés, ne nous ont pas particulièrement manqués. Car d'autres pratiques ont subsisté (et furent même les seules à survivre), d'autres façons de faire voir et de mettre en forme nos communes réalités, tout un Arte povera assumant sans peine son ascendance, celle des gestes d'un cinéma d'appareillage léger, artisanal et fait main, se rattachant à une autre histoire du cinéma que celle ordinairement enseignée, parallèle certes, marginale peut-être, mais non moins crédible et désirable. 

 

Ainsi, dans le fatras des centaines de films courts tournés pendant le confinement, publiés ci et là sur la Toile et pour la plupart ne valant pas tripette (tant ils redoublaient notre assignation à résidence par leur nombrilisme insoutenable), avons-nous pu repéré malgré tout plusieurs pépites remarquables, essentiellement regroupées sur la chaîne YouTube Pneumatic Cinéma lancée par Yvan Petit, adepte de longue date du journal filmé, devenu en quelques semaines et à son corps défendant l'animateur du plus grand studio de cinéma de France, à vrai dire le seul encore concrètement en activité. Qu'ont en commun les films qui dans ce gisement retinrent notre attention, haïkus poétiques, saynètes burlesques, ciné-tracts politiques et autres pavés dans la mare, en particulier ceux signés par Marianne Amaré, François Bon, Bruno Bouchard, Alain et Wasthie Comte, Benédicte Loyen, Elisabeth et Dominique Maugars, Yvan Petit? D'abord leur position, au sens spatial du terme, filmant non pas de l'intérieur de leurs possibles tourments, mais toujours et obstinément tendus vers le dehors, veillant à systématiquement ramener dans les plans la mémoire de ce qui nous manquait, à commencer par l'appel du hors-champ et la nécessité du collectif pour se sentir exister. Ensuite leur volonté de mettre la cause du peuple en leur centre, de l'incarner, de filmer en son nom, quitte à faire nombre à soi tout seul, manifestant en solitaire derrière sa fenêtre le 1er mai ou plantant un drapeau rouge sur une route de campagne désertée, ou quitte à inventer dans sa chambre une super-production fauchée, une parabole politique sur le besoin de révolution, avec pour seuls accessoires une lampe de chevet, une plante fanée et un insecte énervé (De l'obéissance de Marianne Amaré). Enfin, leur impertinent sérieux, un art de tout prendre au pied de la lettre pour mieux le retourner, du cinéma-boomerang en quelque sorte, une filiation situationniste perdue de vue depuis longtemps sur les écrans - comme dans Aux confins (Alain et Washtie Comte), le film majeur de ce printemps contrarié. 

 

Ne pas laisser le cinéma disparaître mais au contraire repartir de ses formes primitives pour le préserver - le burlesque, les plans Lumière ou le bris-collage façon Méliès (Bruno Bouchard, Marianne Amaré). Pendant le confinement, un cinéma de longue date prit assurance, un art du film dans son plus simple appareil, démuni, dénudé, à l'image de notre sort, le cinéma des techniciens de poésie. 

 

Patrick Leboutte

 

 

En présence des cinéastes cités ci-dessus.

Vendredi 11 à 10h – Salle 1 et Vendredi 11 à 14h – Salle 1 

D'un cinéma possible : leçons d'un confinement.

Animateurs : Jean-François Cazeaux, Patrick Leboutte.

Intervenants : Claire Allouche (Cahiers du cinéma), Yvan Petit (Sans canal fixe), Olivier Bitoun (Cinéphare), Stéphanie Vigier (CINA).

 

Avec la fermeture des salles, la crise sanitaire a considérablement bouleversé nos habitudes de spectateurs, ne faisant qu'accélérer une mutation déjà perceptible auparavant et ce dans un contexte de formatage intensif des images et des sons que nous connaissons depuis longtemps. Au-delà, c'est toute la chaîne traditionnelle de formation, de production, de diffusion des films que le Covid a déréglé, voire asséché, semant la panique chez les fameux professionnels de la profession. Mais au fond, est-ce si grave? Au vu de la production institutionnelle, majoritaire sur les écrans dans le monde d'avant, quand bien même était-elle qualifiée de culturelle ou d'auteur, le temps n'est-il pas venu de tout remettre à plat? Après tout, libérés par l'irruption de nouveaux outils d'enregistrement, toujours à portée de main et d'une légèreté sans précédent, voilà belle lurette que bon nombre d'artistes et de cinéastes, de Wang Bing à Jean-Denis Bonan et de Morder à Lehman, rompant les digues où les enserrait l'industrie, ont mis le cap sur d'autres horizons. "Caméra-Stylo", "caméra-burin", "caméra-plume" ou "caméra-pinceau" : «le cinéaste n’est plus ce chef d’équipe oeuvrant en entreprise ; assurant lui-même le cadre et le son, et s’il le veut le montage, occupant dorénavant tous les postes, il est davantage artiste et artisan, accordant ses moyens à ses fins, son esthétique à son mode d’existence. En regard de ces films d’un nouveau genre, la salle de cinéma a cessé d’être le lieu unique de la projection. On montre aujourd’hui des films dans les galeries, dans les granges, dans les jardins, dans les appartements et bien évidemment sur la Toile ». Ces lignes furent écrites en 2007 ; 20 ans plus tard, elles me semblent plus que jamais d'actualité. Car de quels films avons-nous besoin et particulièrement en ce moment? De films pour classes moyennes, conformes et boursouflés, ou d'écritures diversifiées, susceptibles de mettre en forme ce qui nous arrive et de nous reconstruire en tant qu'acteurs de l'Histoire? D'un cinéma hors-sol ou d'un cinéma enraciné, serait-il hors-cadre? Aux lieux de diffusion et aux salles en premier d'en décider. Il en va de l'avenir d'un cinéma désirable.  

 

Un séminaire en forme de réflexion collective sur la situation présente au cours duquel seront projetés 

« Envisage » et « Dévisage », deux courts films d’atelier réalisés à la maison du livre de l’image et du son à Villeurbanne par des réfugiés sous la direction du cinéaste hollandais Rob Rombout.

 

Patrick Leboutte

Samedi 12 à 10h – Salle 1

Décoloniser les regards

Intervenants : Rosine MBakam via skype

 

Matonge, dans le centre de Bruxelles. Ce qu'il reste du vieux quartier congolais est devenu le passage obligé des tour-opérateurs et des voyages organisés s'entichant de pittoresque et de fac-simile. En 2019, la cinéaste camerounaise Rosine Mbakam y tournait Chez jolie coiffure, un huis-clos radical, dans un salon pour dames de 15 mètres carré, spécialisé dans les tresses  et les nattes. Un film d'une heure partageant avec nous une hospitalité de femmes dignes et belles d'être capables de parler de tout en franchise : de l'exil, de la famille restée aux pays, de teintures et de leur peur commune des intimidations policières. Un film où il est fait bon voir et comprendre au-delà du bout de notre nez, un film-monde, mais aussi un film lacéré par un plan désormais enfoncé pour la vie dans mon cerveau tel un couteau : on y voit un défilé de vieux touristes en goguette, tous ridés et impeccablement blancs, les yeux collés à la fenêtre comme devant les grilles d'un zoo humain, voyeurs obscènes dans un safari de pacotille ou un parc d'attraction, renvoyant l'exacte image de ce racisme ordinaire que nous passons notre temps à dénier. Jamais, de toute mon expérience de spectateur, je n'avais à ce point ressenti une telle honte d'être de la même couleur de peau que ces gens. Jamais, dans une salle de cinéma, je n'avais à ce point éprouvé le besoin d'en changer, de devenir un peu le Noir à mon tour, ou le Turc, ou le Marocain. Le film a continué dans une nuit tombante. Sabine, la coiffeuse, a confié les clés de sa boutique à Rosine pour qu'elle puisse à son aise y terminer quelques plans : alliance de lucioles résilientes, m'offrant maintenant d'être l'une d'elles, un peu plus femme, un peu plus Noire. Choisir son camp, ne pas rester sur la même scène, en finir avec toutes les formes de domination. Cela s'appelle "décoloniser les regards" et c'est un vaste chantier que nous ouvrons. Je crains fort qu'il prenne du temps. 

Patrick Leboutte

Dimanche 13 à 10h – Salle 1

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