©2019 par Myriam Pascual. Créé avec wix.com pour Cap aux Bords

Éditorial

PERDRE LE NORD

 

"Lorsque la vie et le monde laissent autant à désirer, il faut bien faire quelque chose. Il faut intervenir" (Nicolas Bouvier, L'échappée belle). 

 

"Laissez dialoguer les films entre eux, ils ont des choses à se dire", avait coutume de rappeler Jean Rouch, avec son franc-parler imagé. Il n'avait pas tort : programmer une semaine comme celle-ci, c'est écrire, mettre des œuvres en rapport comme on pense un plan de table, les faire rimer, ricocher, rebondir, pour qu'elles s'éclairent mutuellement et nous éclairent par là même sur notre propre relation au monde. En ce sens, pas de cinéma non plus, du moins pas d'expérience durable, sans spectateurs capables de nommer ce qui leur arrive devant un écran. Cet exercice prend du temps, requiert de la patience, invite au plaisir des longs échanges permanents. Lors des Rencontres, nous discutons beaucoup et d'abord de la façon qu'ont les films de nous travailler, d'interroger par leur écriture et par leur forme tout à la fois notre part d'humanité et ce qui nous fonde chacun personnellement, raccordant ainsi bouts des uns, éclats des autres, dans un même espace commun. Pour nous, il n’est pas de séance de cinéma qui vaille sans prise collective de la parole, dans la salle puis sur la place, à l’air libre, parfois jusque tard dans la nuit. Telle est la première raison d'être de "Cap Aux Bords", événement festivalier certes, mais d’abord école buissonnière et sauvageonne, inscrite dans la tradition de l’éducation populaire et des « Sorbonne du peuple » de la fin du 19ème siècle.

 

Qu’ont à nous dire les films que nous avons invités ? D’abord qu’ils nous regardent, mais qu’ils ne nous contrôlent pas, à la différence de la plupart des mises en scène médiatiques visant à nous faire accepter ce monde-ci ; en un mot, qu’ils nous veulent du bien parce qu’ils nous considèrent et ne nous prennent jamais de haut. Ensuite, qu’au cinéma le peuple manque comme il commence à faire défaut dans la plupart de nos villes privatisées. Enfin, que le meilleur du geste cinématographique se déploie désormais dans une économie pauvre, parfois proche d’un art de la débrouille, à l’écart du spectacle industriel et de ses formatages imposés, et qu’en cela il nous ressemble.

 

En 1982, le critique Serge Daney écrivait que pour faire vraiment du cinéma, il fallait accepter de perdre le nord, autrement dit l’obsession de la maîtrise et la fascination du pouvoir : « alors, tout ce qui est devant une caméra s’appelle le Sud » - ce que nous avons traduit par « Cap Aux Bords ».

 

Patrick Leboutte, critique de cinéma.

 

La programmation des Rencontres est conçue par Patrick Leboutte et Philippe Stellati, respectivement assistés de Marianne Amaré et Charlotte Carbo, avec la complicité coupable de Jean-François Cazeaux et Philippe Quaillet.