Éditorial

« Les jours n'étaient pas dans leur santé ordinaire. (...) Tout ça aurait dû réveiller notre méfiance et à vrai dire de tout ça on se méfiait, mais la vie est la vie, allez donc en arrêter l'eau, et on s'habitue à tout, même à la peur". (Jean Giono, Solitude de la pitié)

 

 "Il faut bien vivre avec son temps, et le nôtre, vécu d'où nous le vivons, voit se délabrer, à vue d'œil et à portée d'entendement, les créances monumentales. D'où le désarroi. Reste l'esquive". (Fernand Deligny, Le croire et le craindre)

 

Comment dire en un seul mot ce qui nous est arrivé et continue de nous pendre au nez sinon en remarquant que depuis ce drôle de printemps sans joli mai, nous vivons désormais sous le régime de l'oxymore, figure de style associant deux termes se contredisant l'un et l'autre? "Distance sociale" (et non "distanciation", ce terme restant une appellation d'origine certifiée, appartenant pour toujours à Bertold Brecht, qui désignait par-là l'invention de formes d'art critique)? Mais la distance est précisément le contraire du social, de tout ce qui fonde et affermit une société, suscite le désir de vivre ensemble, dans la proximité. "Geste barrière"? Mais la barrière est justement ce qui empêche le geste, cette impulsion naturelle, cette aimantation instinctive vers l'autre, cette main tendue qu'on nous décrète aujourd'hui main armée. "Présentiel", "Distanciel" : autant de vocables sortis du chapeau et promettant un monde à venir régi par algorithmes et logiciels, sans se toucher. Quant au port du masque - qu'entendons-nous bien, il ne nous est jamais venu à l'esprit de contester -, comment ne pas deviner malgré tout sous ce bout de tissu protecteur, en dépit de sa nécessité, un accessoire asphyxiant la parole, un cri de Munch cousu et couturé, le symbole d'une société bâillonnée et qui s'étiole à petit feu. Or se taire, c'est se terrer (dans le cinéma du geste documentaire, on le sait bien). 

 

Pendant des semaines, la plupart d'entre nous avons vécu doublement confinés, une première fois dans nos demeures, une seconde fois dans l'intérieur de nos ordinateurs dont toutes les fenêtres donnaient sur le même mot, réglant nos moindres gestes : "Covid 19". Même mon site de cuisines régionales me parlait de politique sanitaire avant de m'expliquer comment réussir un authentique poulet basquaise. C'était à en devenir fou, le monde entier contenu dans un seul terme, comme aspiré par un vortex lexical, féminisé officiellement depuis mai par l'Académie française à l'occasion d'une de ses séances récréatives. Vous l'aurez peut-être noté, à présent on ne parle plus du Covid, mais de "la" Covid comme on évoque "la" grippe espagnole, "la" syphilis" ou "la" petite vérole - pour les féministes, difficile d'y voir une avancée. 

 

"Infobésité" (Roland Gorri), "circulation circulaire de l'information" (Bourdieu), BFMTV, France Info et la Sibeth par-dessus le marché : avant même les grandes chaleurs, nous avons suffoqué, devenus tous contrechamps désolés d'un immense champ vide. Tandis que les autres, nos proches ou notre prochain, disparaissaient progressivement de notre champ de vision, nous n'avons jamais passé autant de temps à les chercher. Tout ce qui nous a manqué - l'appel du hors-champ, l'air du large, la rencontre et la palabre sous les platanes, le goût des autres - porte un nom que nous connaissons bien : "cinéma" au sens où nous l'avons toujours entendu à Cap aux bords, un art de raccorder bouts des uns et bouts des autres, une façon de recoudre et suturer ce que l'époque et les circonstances disjoignent, l'invention d'une coprésence entre ce qui se passe sur l'écran et ce qui se joue devant, quelque chose comme ce que je m'obstine à nommer une "commune en cinéma". 

 

Aucun de nous ne sort indemne de ces mois d’épreuves et nous n'avons jamais eu autant besoin de cette conception-là du cinéma, besoin de voir ensemble, de se parler, de se retrouver, de faire le point sur nos pratiques (de filmeurs, de spectateurs) à la veille de lendemains qui déchantent. Raison pour laquelle après avoir été contraints de les annuler, nous avons décidé de tenir malgré tout Cap aux bords, en version raccourcie certes et dans nos deux salles à la capacité d'accueil forcément réduite en vertu des mesures en vigueur, mais pour que puissent perdurer les relations de travail et d'amitié qu'au fil des ans ces Rencontres ont forgées et que nous puissions longtemps encore continuer à nous laver les yeux avec du cinéma. Nous le faisons en connaissance de cause, confiants dans notre capacité collective à prendre soin les uns des autres et respectueux de ce que la situation du moment nous réclamera de faire, forts du bon sens de chacun et conscients que rarement circonstances historiques n'auront à ce point justifié l'existence d'un rendez-vous comme le nôtre. 

 

Patrick Leboutte, directeur artistique des Rencontres.

Ces Rencontres vous sont proposées par Alexandre Anton, Charlotte Carbo, Jean-François Cazeaux,
Alizée Gueudin et Patrick Leboutte, avec la collaboration d’Hervé Bonnet et de Pascal Fillol.

 

Nous remercions la nouvelle équipe des Cahiers du cinéma pour leur collaboration à la présente édition de Cap aux bords.

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